D'aucun dirait que, après une semaine d'écrits d'agreg et la préparation qui a précédé, il y a plus folichon comme vacances qu'une vingtaine de jours à Mulhouse. Mais détrompez-vous, ce sont des vacances très vacancières! Ja ja ma bonne dame, l'Alsace, c'est presque exotique!

Bon, Mulhouse, en soi, pas vraiment. Mais il n'empêche que sous le soleil, en arpenter les rues de long en large, suffisamment pour s'y sentir chez soi, c'est agréable. Flâner devant des façades du centre, repérer de jolies vitrine, traverser la moitié de la ville pour aller jusqu'au très grand marché, avec ses halles en dur; changer de chemin pour rentrer à la maison (enfin, à *sa* maison devrais-je plutôt dire), découvrir une nouvelle rue et construire peu à peu le plan de la ville dans sa tête. Oui, je commence doucement à m'y habituer et m'y sentir à l'aise même si ça reste une ville assez fade.

Et même à Mulhouse, il y a de l'exotisme. Parce qu'en Alsace, il y a des alsaciens, qui parlent avec au mieux l'accent alsacien, au pire en alsacien. Enfin, mieux et pire ne sont pas les termes appropriés; disons "au plus compréhensible avec l'accent alsacien, au moins compréhensible en alsacien". Ce qui fait que quand vous allez acheter du pain, en entrant dans la boulangerie, vous avez l'impression en poussant la porte de tomber dans un autre pays.
Je dois avouer que je trouve ça fascinant : j'envie tous ces gens capables de passer d'une langue à l'autre selon l'interlocuteur, le propos ou le contexte. C'est une telle richesse! Il me semble que cela donne une dimension supplémentaire à la vie des gens : une langue, ce ne sont pas que des sons articulés et composés qui expriment des idées, c'est aussi une façon de voir le monde, de l'appréhender, de le vivre. Les gens qui sont bilingues ont cette chance de voir le monde simultanément depuis deux points de vue différent. Parfois, ça doit surement donner quelque chose d'un peu bizarre, un monde un peu difforme car le tempérament de chaque langue lui donne un aspect assez peu compatible à celui de l'autre. Mais le plus souvent, que ça doit donner du relief à l'univers!
A ne maitriser qu'une seule langue, on peut déjà tellement jouer avec les réalités du monde, trouver des sens dans les expressions, jouer du littéral et du figurer et par là jouer avec le monde qui nous entoure... Mais quand les combinaisons sont multipliées par deux, se croisent, se tissent. Vous imaginez quelle richesse réside là?
Et cette richesse est d'autant plus grande qu'elle est partagée. Il y a des gens qui sont bilingues parce que nés dans un pays de parents étrangers, ou parce que maman parle une langue et papa une autre. Mais ces gens sont relativement isolés : ils sont dans une langue, ou dans l'autre, et vivent leur bilinguisme de façon personnelle et relativement limitée. Un dialecte, une langue régionale (ici il est question de l'alsacien mais ce pourrait-être le breton ou le basque ou que sais-je) est partagée par tout un pan de population (même si, et c'est bien dommage, de moins en moins). Et c'est toute cette population qui appréhende le monde de cette double façon que lui offre la pratique de la langue nationale et de la langue régionale. C'est une richesse collective, partagée.

Moi, j'arrive là. Ce dialecte qu'est l'alsacien, il n'est rien pour moi, linguistiquement, historiquement, culturellement parlant. Je viens d'une ville à des centaines de kilomètres de là, où le patois est une chose qui a été oubliée depuis bien longtemps. Ce dialecte n'est rien pour moi et pourtant... pourtant il me plait, il m'attire (là, j'en vois qui s'insurge "l'alsacien? beurk!". Si vous êtes de ceux-là, passez votre chemin!). Pour tellement de raisons! Je ne sais pas vraiment les hiérarchiser, ne sachant si l'affectif entraine de l'intellectuel, ou le contraire.
J'ai envie de la comprendre, cette langue! De la comprendre à l'intérieur d'elle-même, linguistiquement, phonétiquement, en comparaison avec ses voisines alémaniques. Mon âme de germaniste et mon dilettantisme linguistique sont joyeusement provoqués et intrigués par l'alsacien!
J'ai envie de comprendre l'alsacien tout court, pour ne pas passer à côté d'une partie non négligeable des discussions.
J'ai envie de le saisir, parce que sentimentalement, il prend de jour en jour plus de sens et d'importance.
J'ai envie de le parler... pour des raisons sentimentales aussi. Parce que je trouverais ça bien de pouvoir ratscha en alsacien avec ses grands-parents!


Bon, initialement je voulais écrire le récit de ma première moitié de vacances... et ça a tourné en hommage à l'alsacien...
Si vous êtes sages vous aurez le récit de vacances plus tard! On ira se promener en forêt et dans les fermes du Sundgau.

Je crois que c'est par sa langue que je suis de plus en plus en train de m'attacher à ce pays...